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20ème Congrès de l’UNPT – Discours de Geoffroy d’Evry, Président de l’UNPT

29 Janvier 2026 – ARRAS – Seul le prononcé fait foi

Madame, Monsieur les Parlementaires,

Madame la Conseillère Régionale,

Mesdames et Messieurs les Maires,

Mesdames, Messieurs les Présidents, en vos grades et qualités,

Chères productrices,

Chers producteurs,

Deux ans nous séparent depuis notre dernier congrès.

Deux ans, et un changement de décor radical.

En 2023, à Dunkerque, nous débattions avec prudence déjà, de la gestion de la croissance.

Aujourd’hui, nous sommes réunis pour parler de gestion de la crise.

Quel bouleversement structurel…

Aussi, si nous sommes réunis aujourd’hui pour ce 20ᵉ congrès de l’UNPT, ce n’est pas pour dresser le bilan d’une campagne supplémentaire.

C’est parce que la filière pomme de terre traverse une phase critique qui impose de prendre du recul, de retrouver une vision d’ensemble et de remettre de la cohérence collective dans un environnement devenu instable et illisible pour les producteurs.

« Pomme de terre 2030 : encore une ambition ou déjà une illusion ? ».

Ce thème de congrès résume nos questionnements : la filière pomme de terre française a-t-elle encore un avenir ?

Et c’est justement cette campagne 2025-2026, qui nous permet de nous interroger et de mettre en lumière des fragilités connues de tous.

Fragilités que le contexte économique rend aujourd’hui beaucoup plus visibles, beaucoup plus brutales — et surtout beaucoup plus lourdes de conséquences pour les producteurs.

Depuis le début de la récolte, chacun l’a constaté :

  • Un contexte général des produits agricoles dégradé
  • des volumes disponibles importants,
  • des flux de marché, lents voire inexistants, quasi au niveau de la période Covid,
  • et des tensions entre maillons de la filière qui s’accentuent.

Mais soyons rigoureux :

  • ce que nous vivons n’est pas une crise de rejet de la pomme de terre,
  • ce n’est pas un effondrement de la demande mondiale,
  • et ce n’est surtout pas une perte d’intérêt pour la pomme de terre française.

C’est un désaxement conjoncturel, certes radical, dans un environnement mondial chamboulé par le retour des Empires, la reconfiguration accélérées des flux commerciaux et l’arrivée de nouveaux acteurs qui bousculent nos certitudes.

Désaxement, que la filière prend de plein fouet alors même que les marges d’erreur sont devenues extrêmement réduites pour les producteurs.

Et c’est précisément là que les choses changent par rapport aux cycles précédents.

Par le passé, la filière a déjà connu des excédents, des tensions, des phases de correction brutale… pour mémoire : 1992, 2011, 2014 et 2020.

La différence aujourd’hui, c’est que le producteur est beaucoup plus exposé aux risqueS, et je le met volontairement au pluriel.

  • Une hausse des charges a atteint +45% entre 2020 et 2025, traduisant des investissements pour les producteurs toujours plus lourds et couteux.
  • Des contraintes (pardon emmerdes) réglementaires qui se sont empilées : eau, phyto, MACF, PAR, ZAN, HMUC : autant d’acronymes barbares qui viennent simplement pourrir nos vies d’agriculteurs au quotidien.
  • Le changement climatique qui accentue l’irrégularité de nos rendements et donc de nos revenus
  • ET vous pouvez compléter la liste pendant toute la matinée…

Autrement dit, le même déséquilibre de marché produit aujourd’hui des effets beaucoup plus violents sur nos exploitations.

Ce n’est pas une question de compétence des producteurs. C’est en très grande partie une question de structure économique de la filière et de sa capacité à anticiper collectivement ces risques.

À ce stade, il serait trop simple de s’arrêter au constat des volumes produits et commercialisables.

Le vrai sujet n’est pas uniquement “combien on produit”,
mais comment la production est organisée dans la pluralité de ses marchés pour mieux anticiper ces cycles.

Car dans le même temps, les débouchés mondiaux se sont structurés, concentrés, rationalisés : un rapide chiffre à retenir 60% du marché mondial de la Frite est depuis cette année détenu par trois entités économiques nord-américaines.

Face à cette concentration à l’œuvre, l’amont reste lui fragmenté et le mécanisme est connu :

L’ajustement se fait là où il y a le moins de capacité de négociation : le producteur reste toujours en cas de retournement de la demande la variable d’ajustement.

Ce n’est pas une question morale.

C’est une réalité économique que nous devons affronter.

C’est à partir de ce constat que la question de la liberté individuelle de produire doit être posée correctement.

Oui, la liberté de produire est un principe fondamental, et un principe auquel l’UNPT est viscéralement attachée.

Mais il faut le dire sans détour :

la liberté de produire ne protège pas du risque économique lorsqu’elle s’exerce de manière isolée.

  • Produire sans cadre collectif, sans visibilité et solidité contractuelle suffisantes, sans outil de discussion reconnu, c’est accepter que le risque de marché repose exclusivement sur le producteur.

Et c’est précisément là que l’action syndicale doit intervenir.

Car l’organisation collective n’est pas une contrainte de « bons syndicalistes ».

C’est un outil de rééquilibrage du pouvoir économique.

Tel est le combat que l’UNPT mène depuis des années au niveau national et européen notamment sur la réforme de l’Organisation Commune des Marchés.

Avec cette réforme, nous ne cherchons pas à encadrer l’offre pour le principe.
Nous cherchons à donner aux producteurs les moyens de s’organiser réellement en fonction des spécificités de la filière pomme de terre, de sécuriser leurs débouchés sans renoncer à leur liberté d’entreprendre et de sécuriser nos groupements au regard du droit de la concurrence.

Aussi, Je tiens ici à remercier très sincèrement Madame la Député Européenne Céline Imart, dont l’engagement a été absolument déterminant. Elle a été la pierre angulaire de cette réforme, permettant de faire basculer le Parlement européen sur un point structurant pour notre filière. Votre ténacité pour défendre l’agriculture française n’est plus à prouver, le vote du parlement pour la saisine de la Cours de Justice de l’Union Européenne la semaine dernière étant la preuve d’une belle victoire à laquelle vous avez œuvrée avec détermination.

Grâce à ce travail, et nous l’espérons très prochainement à l’issue du trilogue, une avancée majeure devient possible : permettre à un même producteur d’adhérer à plusieurs organisations de producteurs en fonction des débouchés — frites, chips, flocons, frais.

Ce travail de l’ombre – de lobbying comme on dit – peut nous paraître insignifiant à l’échelle de nos exploitations : il est pourtant fondamental.

Mais…. Car il y a un mais…. Une organisation collective n’a de sens que si ses outils fonctionnent.

Et le premier de ces outils, celui qui matérialise l’organisation sur le terrain,
celui qui transforme une reconnaissance juridique en sécurité économique,
c’est le contrat.

Et que s’est-il réellement passé cette année sur le terrain à ce sujet ?

Les difficultés rencontrées par un grand nombre de producteurs ne relèvent pas d’un seul problème, mais de deux dérives bien distinctes.

La Première : une remise en cause d’engagements existants.

Des engagements précontractuels ont été revus au printemps, et dans certains cas des contrats pourtant signés ont été remis en cause, au motif que certains acteurs de l’aval devait s’adapter à « l’évolution du marché ».

Face à ces dérives que nous avons publiquement dénoncées à l’UNPT, la question doit être posée sans détour :

  • Qui porte l’erreur d’anticipation du marché ? : Le producteur, qui a engagé sa campagne sur la foi d’engagements reçus, ou l’acheteur, qui ajuste ses positions une fois la production réalisée ou quasi en passe de l’être ?

Pour l’UNPT, le principe est clair :

Un engagement pris doit être respecté, juridiquement comme moralement : laisser les paysans la veille des plantations avec comme seul arrangement de pourvoir garder son plant met le producteur dans une nasse mortifère : celle de venir alimenter le marché sur le libre, qui n’en avait aucunement besoin !

Deuxième dérive : des “contrats” qui n’en sont pas

Au-delà même du respect formel des engagements, se pose aussi une question plus profonde : celle de la nature réelle de certains contrats proposés aux producteurs, en particulier dans le secteur du frais.

Sur le terrain, trop de producteurs découvrent, parfois tardivement, que ce qu’ils ont signé ne constitue pas un outil de sécurisation économique, mais un simple habillage contractuel. Comme le disent très justement nos producteurs normands, certains contrats ressemblent à des plafonds en titane quand le marché monte… et à des planchers pourris quand le marché dévisse.

! Soyons clairs : ce n’est pas cela, un contrat.

Un contrat digne de ce nom doit, je le rappelle, faire sortir les parties signataires du marché — pas organiser le transfert intégral du risque vers le producteur.

Je rappelle également que certaines clauses contractuelles validée par des accords interprofessionnels du CNIPT et du GIPT et étendus par les pouvoirs publics, s’imposent à l’ensemble des acteurs, qu’ils soient ou non membres de ces structures. Ces accords créent des obligations. Et une obligation, par définition, n’est pas une option.

Autre point fondamental, trop souvent négligé : un contrat sans cahier des charges précis n’est pas un contrat sécurisé.

Les conditions de réception doivent être définies de manière claire, structurée et opposable. À défaut, la qualification de la marchandise devient variable… et le taux de tare finit par refléter non pas la qualité du produit, mais l’état du marché….

D’où notre volonté de sérieusement réouvrir cette année le dossier de la réception normalisée au CNIPT… et puis disons-le sans détour : nous attendons de certains opérateurs français qu’il se mettent très rapidement dans les clous de la réglementation interprofessionnelle pour leurs contrats 26.

Et nous ne le disons ni par posture, ni par idéologie.

Car l’ensemble de ces déséquilibres économiques et juridiques entraînent toute la filière dans une spirale de destruction de valeur, dont personne ne sort gagnant.

À commencer par la primeur, qui, par nature, n’a aucune raison de pâtir de cette situation. La primeur est un produit de saisonnalité, avec sa logique propre, qui doit trouver toute sa place dans les linéaires — sans avoir à être arbitré face à des produits qui ne lui ressemblent ni dans le temps, ni dans l’usage. J’en profite pour passer un petit message à ce sujet : alors même que nous sommes dans une période de négociations avec la gms, ils ne peuvent pas d’un côté se servir de notre image tant en ventant la proximité avec le monde agricole et de l’autre demander une baisse de prix permanentes à nos acheteurs qui de facto, se répercutera sur nous…

On pourrait aussi évoquer la filière fécule, qui se bat depuis des années pour retrouver des perspectives, alors qu’il ne reste plus aujourd’hui qu’une seule féculerie sur le territoire national. Nous nous sommes battus pour préserver l’enveloppe couplée dans le cadre de la PAC, et ce combat était nécessaire. Mais cette reconnaissance ne peut en aucun cas servir à compenser une dévalorisation du prix de la pomme de terre féculière pour la campagne à venir. La remise à niveau était indispensable ; elle ne doit ni faiblir, ni être remise en cause.

À la fragilité économique que nous connaissons aujourd’hui s’ajoute un autre élément déterminant :

L’accumulation des contraintes techniques, réglementaires et administratives, qui pèsent directement sur la capacité des producteurs à faire leur métier.

  • Moins de solutions phytosanitaires disponibles.
  • Des incertitudes sur l’eau d’une ampleur rarement connue, à la fois quantitatives et qualitatives.
  • Des normes qui continuent de s’empiler, souvent pensées loin des réalités agronomiques, économiques et territoriales.

Le problème n’est pas l’objectif affiché : personne ici ne conteste la nécessité de mieux protéger l’environnement, la ressource en eau ou la santé publique.

Le soucis c’est l’absence de cohérence politique et économique globale. Nos gouvernants sont trop souvent hors sols et il est temps de remettre du bon sens paysan dans tout ça : qui mieux qu’un agriculteur connait ce qu’est l’agriculture ?

On ne peut pas demander aux producteurs :

  • de produire toujours mieux et plus « vert »,
  • de prendre des risques croissants,
  • de garantir la sécurité alimentaire
  • de maintenir des niveaux de performance économiques élevés,
  • tout en réduisant en permanence leurs leviers techniques, sans cadre stabilisé, sans solutions alternatives opérationnelles et sans sécurisation financière.

Face à cette réalité « du en même temps », l’UNPT n’a pas choisi la posture : elle a choisi l’action en sortant du cloisonnement syndical et en se rapprochant des 4 associations spécialisées grandes cultures de la FNSEA.

En 2025, nous avons accéléré, avec l’ AGPB, l’ AGPM, la CGB et la FOP, un travail inédit, à la fois politique et technique, pour sortir de nos approches en silo et porter des positions communes fortes.

Sur l’eau, notamment avec le dossier explosif des captages dits “sensibles”, l’UNPT a mobilisée son expertise, chiffré les conséquences économiques et territoriales pour les filières concernées, et engagé un dialogue exigeant avec les administrations et les cabinets ministériels.

L’enjeu est clair :

  • Éviter la mise sous contrainte brutale de vastes surfaces agricoles – 25 % de la SAU nationale – contraintes à produire sous régime « bas intrants »,
  • La dévalorisation de nos terres,
  • Et la fragilisation durable de la filière pomme de terre dont 30% de la sole pourrait être touchée.

Ce travail est toujours en cours, rude au regard du dogmatisme venant de nos interlocuteurs.

Mais il est vital pour nous tous.

Sur les produits phytosanitaires, l’UNPT a mené toujours collectivement avec les 4 associations spécialisées une bataille de fond, dossier par dossier, substance par substance.

Et il faut le dire : des résultats ont été obtenus !

Le délai transitoire du flufénacet, le maintien du prosulfocarbe, la dérogation 120 jours pour le Movento, la réhomologation du Teppeki ou le délai de grâce pour la Métribuzine sont autant de victoires gagnées par l’UNPT au sein du collectif, avec l’appui d’ARVALIS, et qui sont des éléments très concrets dans la cour des fermes.

Sur l’acétamipride, le combat était presque remporté, avant que la décision du Conseil constitutionnel ne vienne doucher nos espérances.

Je tiens ici à saluer et à remercier le sénateur Laurent Duplomb qui, grâce à sa loi entraves, a permis, en France, de remettre au cœur du débat une question essentielle : celle de la liberté de produire, une liberté assumée et défendue sans détour.

Au nom de l’UNPT, nous saluons votre courage, votre intégrité et votre constance. Sachez-le : nous demeurerons à vos côtés dans l’ensemble de vos futurs combats, parce qu’ils engagent notre avenir.

Comme quoi : quand les sujets agricoles sont portés par un agriculteur mon cher Laurent et une agricultrice, ma chère Céline, seul le pragmatisme fait sens.

Enfin sur le mildiou, l’UNPT a obtenu bien plus qu’un discours : le lancement du programme PARSADA MILTALOC, doté de 4 millions d’euros, pour produire des solutions concrètes face aux résistances.

Enfin, il faut assumer une ligne ferme, parce que le syndicalisme tiède ne protège personne.

Ces avancées ne sont pas le fruit du hasard.

Elles sont le fruit d’un travail syndical collectif avec les 4 autres AS et le réseau FNSEA.

Travail exigeant, souvent conflictuel avec les pouvoirs publics, mais toujours argumenté. Je remercie à ce titre les présidents et les collaborateurs de la CGB, l’AGPM, l’AGPB et de la FOP (Merci de ta présence cher Benjamin) pour ce travail en confiance et en transparence avec pour seule boussole : défendre le revenu des grandes cultures françaises.

Toujours dans la coopération nous travaillons aussi étroitement avec nos collègues européens, au sein du NEPG et du groupe pomme de terre au COPA à Bruxelles, que j’ai l’honneur de présider, pour s’opposer sans relâche à la Commission dans sa vision décroissante de l’agriculture. A ce titre, alors même que nous travaillons actuellement sur la révision du règlement omnibus pour simplifier notamment les règlements phyto, la commission fait illusion d’ouverture. Preuve en est : c’est la com Environnement qui est à la manœuvre. Je vous laisse par vous-même déduire quel en sera le résultat…

Comme vous l’aurez compris, sur tous nos sujets, et ils sont nombreux, l’UNPT assume ses prises de position.

On nous reproche d’être trop fermes.

Trop directs.

Trop “musclés”

Voir trop démonstratifs.

Mais je vais vous faire une confidence : nous assumons pleinement ce que nous sommes.

Nous ne faisons pas du syndicalisme de compromis.

Tant que produire exigera des outils,

tant que ces outils seront menacés,

tant que les producteurs porteront seuls les conséquences des décisions réglementaires ou de dérèglement des marchés,

l’UNPT continuera à :

Défendre, structurer, obtenir.

Avec sérieux.

Avec constance.

Pour autant, il faut aussi savoir balayer devant notre porte.

Nous sommes, nous aussi, des acteurs du marché.

Penser que son avenir passera par la baisse des surfaces de son voisin, sans jamais interroger les siennes, n’est pas une position tenable.

De la même manière, croire que l’on réglera les équilibres en amortissant un peu plus son matériel en embarquant dans la production des producteurs non-initiés, c’est prendre une responsabilité qui dépasse largement la simple logique individuelle.

Il est toujours plus facile d’agir sur ce qui est à portée de main.

Encore faut-il avoir le courage de le faire.

Et lorsque je parle de courage… cela vaut aussi pour nos organisations interprofessionnelles, CNIPT et GIPT, qui sont indispensables pour la structuration de notre filière.

Nous appelons, à juste titre, au choc de simplification à longueur d’année. Mais comment ne pas nous interroger nous-même, sur nos structures, avec un minimum de lucidité, sur la cohérence d’une filière organisée autour de ces DEUX interprofessions alors que les équilibres de filière –frais, industrie – se mélangent et se confondent de plus en plus ?

Sans nier la spécificité de chacune de nos productions, je suis profondément convaincu qu’une grande maison interprofessionnelle commune de la pomme de terre serait un facteur de lisibilité, de cohérence et de force collective.

N’ayons pas peur de nous engager dans ce chemin courageux.

Pour conclure, et pour répondre à notre question d’ouverture, celle de savoir si la filière pomme de terre française a un avenir.

Je répondrais sans aucune hésitation ou regain d’optimisme : OUI !

Un grand oui, mais si et seulement si, celle-ci ne se construit pas en fragilisant ceux qui produisent.

C’est en tout cas la boussole et le combat que mène l’UNPT au quotidien.

Avec sérieux.

Avec constance.

Dans un seul but : celui de pouvoir vivre dignement de notre travail.

Je vous remercie.

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