Actualités

Quelles réponses politiques apporter à la tension sur les engrais ?

Après la crise provoquée par la guerre en Ukraine en 2022, les marchés des engrais connaissent une nouvelle période de fortes tensions. Le conflit au Moyen-Orient, l’augmentation des barrières commerciales européennes et l’entrée en vigueur du Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) ont entraîné une nouvelle hausse des prix, alors que les trésoreries agricoles restent fragilisées. Face à cette situation, les organisations agricoles se sont fortement mobilisées afin d’obtenir des mesures d’urgence. Retour sur les causes de cette crise, ses conséquences pour les exploitations et les réponses obtenues.

Une succession de crises qui renchérit les engrais

Depuis quatre ans, les marchés des engrais évoluent au rythme des crises géopolitiques.

La guerre en Ukraine avait déjà profondément déstabilisé les marchés du gaz, principale matière première de fabrication des engrais azotés. Alors que les prix commençaient à se stabiliser, de nouvelles tensions sont apparues. Le conflit entre Israël et l’Iran, puis les perturbations autour du détroit d’Ormuz, ont fortement affecté les flux commerciaux internationaux. Les engrais phosphatés ont été particulièrement touchés, tandis que les engrais azotés poursuivaient déjà leur hausse sous l’effet des nouvelles réglementations européennes.  Résultat : en avril 2026, le coût moyen des engrais azotés est supérieur de 99 €/tonne à la moyenne de 2025. À l’échelle nationale, avec près de 5,3 millions de tonnes d’engrais azotés utilisées chaque année, ce surcoût représente près de 525 millions d’euros supplémentaires pour les exploitations françaises.

Le MACF : une taxe carbone qui renchérit les importations

À cette tension géopolitique s’ajoute désormais une nouvelle contrainte réglementaire : le Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières (MACF). Son objectif est de soumettre les produits importés au même coût carbone que ceux fabriqués dans l’Union européenne afin d’éviter les « fuites de carbone ». Le principe répond à un objectif environnemental, mais son application soulève aujourd’hui de nombreuses inquiétudes pour l’agriculture.

Concrètement, les engrais importés supportent désormais un coût supplémentaire lié au prix du carbone. Les estimations montrent que cette taxe pourrait représenter dès 2026 : +46 €/t sur certaines urées importées d’Égypte ; +100 €/t sur certaines solutions azotées américaines et jusqu’à +244 €/t sur certaines origines à horizon 2034 avec la montée en puissance du dispositif.

Le problème dépasse toutefois le seul coût des importations. Les fabricants européens ont eux aussi relevé leurs prix, s’alignant sur le nouveau niveau du marché. Ainsi, une taxe qui concerne initialement les produits importés contribue finalement à renchérir l’ensemble du marché européen des engrais.

Selon les estimations présentées au niveau européen, le coût cumulé du MACF pourrait dépasser 11,8 milliards d’euros sur les sept premières années pour les seuls engrais importés, et atteindre plus de 39 milliards d’euros si l’effet d’entraînement sur les productions européennes se confirme !

Des conséquences qui pourraient se faire sentir dès 2027

Si les récoltes 2026 devraient être relativement préservées, c’est essentiellement parce que de nombreux agriculteurs avaient anticipé leurs achats d’engrais avant l’entrée en vigueur du MACF.

En revanche, les inquiétudes sont fortes pour la prochaine campagne. Les enquêtes réalisées montrent que :

  • près des deux tiers des agriculteurs craignent des difficultés d’approvisionnement en 2027 ;
  • les pertes de rendement attendues sont estimées entre 10 et 15 %, notamment sur le blé, le maïs, le colza, la pomme de terre ;
  • 65 % des exploitants ont déjà modifié leur stratégie d’achat ;
  • près d’un agriculteur sur deux envisage de modifier ses rotations culturales afin de réduire les cultures les plus consommatrices d’azote.

Les premières adaptations sont déjà visibles : achats anticipés, réduction des doses, diversification des fournisseurs ou recherche de fertilisants alternatifs.

Une mobilisation syndicale qui porte ses fruits

Face à cette situation, les organisations agricoles françaises et européennes, FNSEA en tête aux cotés de l’AGPB, AGPM, FOP, CGB et UNPT, ont multiplié les alertes auprès des pouvoirs publics. Cette mobilisation a conduit la Commission européenne à débloquer 540 millions d’euros issus de la réserve agricole de crise. La France bénéficie de la plus importante enveloppe nationale, avec 107 millions d’euros, complétés par des financements nationaux portant le soutien total à 145 millions d’euros.

Ce dispositif prévoit notamment : une aide de 50 €/tonne d’engrais azoté acheté, une majoration de 20 €/tonne pour les exploitations les plus dépendantes des charges d’engrais et un plafond correspondant à 50 % des achats d’engrais réalisés en 2025.  Le guichet FranceAgriMer a ouvert au 1er août 2026.

Un dispositif utile… mais encore perfectible

Si cette enveloppe constitue une première réponse bienvenue, elle reste loin de compenser la totalité des surcoûts. Avec un surcoût national estimé à plus de 520 millions d’euros, les 145 millions d’euros d’aides ne couvrent qu’une partie des charges supplémentaires supportées par les exploitations. Par ailleurs, le dispositif ne concerne actuellement que les achats réalisés entre le 1er juin et le 30 septembre 2026. Cette période exclut de nombreuses cultures de printemps, dont les achats d’engrais interviennent plus tard dans l’année. Elle risque également de concentrer artificiellement la demande sur quelques semaines et d’alimenter une nouvelle hausse des prix. Les organisations professionnelles demandent donc l’extension de cette période jusqu’au 31 décembre, afin de mieux répartir les achats et limiter les tensions sur les marchés.

Au-delà de l’urgence : retrouver une compétitivité durable

Cette nouvelle crise rappelle la forte dépendance européenne aux importations d’engrais et la vulnérabilité de l’agriculture face aux décisions géopolitiques et réglementaires. Le Gouvernement a annoncé le lancement d’un programme industriel de 2 milliards d’euros sur dix ans, soutenu par 620 millions d’euros d’aides publiques, afin de développer une production française d’engrais azotés décarbonés. Cette stratégie constitue une première étape, mais elle ne répondra pas aux difficultés immédiates des exploitations. Pour la profession, l’enjeu reste désormais double : obtenir des mesures de soutien à court terme pour préserver les trésoreries, tout en adaptant les politiques européennes, notamment le MACF, afin que la transition environnementale ne se traduise pas par une perte durable de compétitivité des exploitations agricoles françaises et européennes.

Facebook
Twitter
Email
Imprimer