La hausse du prix des fertilisants et les objectifs de réduction des pertes conduisent légitimement à rechercher des économies. Mais « réduire les engrais » recouvre des situations très différentes. En pomme de terre, l’azote doit être raisonné annuellement en fonction des besoins et des fournitures disponibles ; le phosphore et le potassium relèvent davantage d’une gestion de la fertilité du sol dans la durée. Dans tous les cas, la priorité n’est pas de supprimer arbitrairement des unités, mais d’éviter celles qui ne seront pas valorisées.

Azote : rechercher la juste dose plutôt qu’une dose systématiquement plus faible
La pomme de terre répond à la fertilisation azotée, mais la relation n’est pas linéaire. Jusqu’à un certain niveau, l’augmentation de la dose permet d’accroître le rendement. Au-delà de l’optimum technique, le rendement n’augmente plus : la végétation aérienne peut continuer à se développer et le cycle être prolongé sans gain supplémentaire de production de tubercules. Une alimentation azotée insuffisante peut à l’inverse pénaliser le rendement et les calibres commercialisables. Une fertilisation excessive peut retarder la maturité et affecter certains critères qualitatifs. Pour les pommes de terre destinées à la transformation, ARVALIS identifie notamment l’excès d’azote parmi les facteurs susceptibles de retarder la maturité et, indirectement, de favoriser une teneur plus élevée en sucres réducteurs. Le bon objectif n’est donc ni « le maximum d’azote » ni « le minimum d’azote ». Il est de se rapprocher de la quantité permettant d’atteindre l’objectif de production et de qualité sans apport inutile.
La première économie consiste à bien calculer le besoin
Le raisonnement de la fertilisation azotée commence par le bilan prévisionnel. Le COMIFER propose pour la pomme de terre des références de besoins différenciées selon les bassins de production, le type de production et la durée du cycle, elle-même liée notamment aux dates de plantation et de défanage. L’effet variétal est ainsi pris en compte à travers la durée du cycle. Les références distinguent notamment consommation, chair ferme, grenaille, industrie et fécule. Il faut ensuite prendre en compte les fournitures disponibles : azote minéral déjà présent dans le sol, minéralisation, précédent cultural, apports organiques et autres postes prévus dans la méthode de bilan applicable. Le reliquat azoté avant plantation constitue à ce titre une information particulièrement utile. ARVALIS rappelle en 2026 que le système racinaire de la pomme de terre est relativement peu profond et que le calcul doit donc considérer avec attention l’azote réellement présent dans les horizons exploitables par la culture. En zone vulnérable « nitrates », le droit impose d’ailleurs que la dose prévisionnelle soit fondée sur l’équilibre entre les besoins prévisibles de la culture et les apports et sources d’azote de toute nature. Le dispositif prévoit notamment la prise en compte de l’azote apporté par l’eau d’irrigation lorsqu’il y en a. Ainsi, réduire la quantité d’engrais minéral parce que le sol ou un apport organique fournit déjà l’azote nécessaire n’est pas une « sous-fertilisation ». C’est précisément le principe d’une fertilisation correctement raisonnée.
Un sol compacté peut limiter la valorisation des unités apportées
L’efficience de la fertilisation ne dépend pas uniquement du calcul de dose. ARVALIS souligne la sensibilité particulière de la pomme de terre au tassement. Dans un horizon compacté, les racines peuvent difficilement progresser et les éléments nutritifs situés dans ou sous cette zone deviennent moins accessibles à la culture. Cela signifie qu’un problème de structure ne se corrige pas simplement par davantage d’engrais. Avant implantation, l’observation de l’état structural — notamment par un diagnostic à la bêche ou un profil adapté lorsque cela est nécessaire — permet d’identifier les situations où le développement racinaire risque d’être pénalisé. ARVALIS recommande également d’éviter les interventions sur sol insuffisamment ressuyé afin de limiter la création de nouveaux tassements. Améliorer l’efficience de l’azote commence donc aussi par permettre à la plante d’explorer correctement le volume de sol disponible.
Peut-on retirer 20, 30 ou 40 unités d’azote ?
C’est ici que la prudence est indispensable ! ARVALIS a analysé les courbes de réponse à l’azote obtenues sur pomme de terre entre 1990 et 2021. Pour des doses totales optimales comprises entre 100 et 250 kg N/ha, les situations correspondant à des réductions allant jusqu’à 40 kg N/ha par rapport à la dose optimale présentent en moyenne une baisse de rendement de l’ordre de 1,1 t/ha. Mais les résultats sont très dispersés : de +2,6 à –6 t/ha selon les situations. Cette référence doit être lue précisément. Elle ne signifie pas que retirer 40 unités entraîne une perte moyenne de 1,1 t/ha. Les données regroupent des réductions comprises entre 0 et 40 kg N/ha. Elle ne signifie pas non plus que chaque exploitation peut enlever 20 ou 30 unités sans risque. ARVALIS indique au contraire que la variabilité observée tient largement aux conditions propres à chaque situation. On peut donc distinguer l’optimum technique, correspondant au maximum de rendement dans la courbe de réponse, et la décision économique prise par l’exploitation. Lorsque l’azote est très cher, une dose économiquement optimale peut éventuellement être légèrement inférieure à l’optimum technique. Mais cette décision doit être calculée : il faut comparer l’économie certaine sur l’engrais à la valeur du rendement et de la qualité potentiellement perdus. Il n’existe donc aucune justification scientifique pour appliquer un rabot uniforme de 20, 30 ou 40 kg N/ha à toutes les parcelles.
Fractionner peut permettre d’ajuster, mais pas dans toutes les situations
Le fractionnement constitue un levier possible pour mieux ajuster l’alimentation azotée à la dynamique de la culture. Il faut néanmoins utiliser les références les plus récentes. Dans ses recommandations 2025, ARVALIS indique que le fractionnement peut s’envisager sur les cycles longs. Dans ce cas, l’Institut recommande de positionner au minimum les deux tiers de la dose issue du bilan à la plantation, puis d’apporter le complément au maximum 45 jours après la levée. ARVALIS précise également que cette stratégie est préférable en système irrigué. Une synthèse antérieure de 54 essais avait montré l’intérêt d’un apport majoritaire à la plantation suivi d’un complément suffisamment précoce et observait une moindre efficacité lorsque le second apport était réalisé après 45 jours suivant la levée. Il faut donc éviter deux raccourcis : fractionner n’est pas systématiquement meilleur dans toutes les situations et conserver une fraction importante jusqu’à une date très tardive n’est pas sans risque. Le complément doit pouvoir être absorbé au moment où la culture en a encore besoin.
Le pilotage existe, mais uniquement dans son domaine de validité
Des outils peuvent permettre de décider si tout ou partie d’une dose mise en réserve doit effectivement être apportée. Jubil® est bien une méthode ARVALIS de pilotage de la fertilisation azotée utilisable en pomme de terre. Mais son domaine de validité est précisément défini. ARVALIS indique actuellement que la méthode est opérationnelle pour 13 variétés référencées de pomme de terre de consommation irriguée et de fécule : Agata, Amandine, Belle de Fontenay, Bintje, Charlotte, Chérie, Eden, Felsina, Manon, Monalisa, Russet Burbank, Saturna et Victoria. Jubil® repose sur la mesure de la teneur en nitrates du jus végétal selon un protocole et des grilles d’interprétation déterminés. Il ne faut donc pas extrapoler ses résultats à une variété ou une situation située hors de son domaine de validité. D’autres outils de pilotage peuvent être reconnus dans certains référentiels régionaux. Mais leur admissibilité et leur domaine d’utilisation doivent être vérifiés dans les références régionales applicables. Il serait donc excessif de présenter un outil unique comme universel pour toutes les pommes de terre françaises.
La forme et le positionnement comptent autant que la quantité achetée
Réduire les pertes permet également d’améliorer l’efficacité des unités apportées. Sur pomme de terre, des essais ARVALIS ont montré que l’urée, la solution azotée et l’ammonitrate pouvaient donner des performances comparables lorsque les conditions limitaient fortement la volatilisation, notamment avec un apport juste avant buttage et, dans les essais concernés, en situation irriguée.
Cela ne permet pas de conclure que les différentes formes sont toujours équivalentes. ARVALIS recommande, lorsqu’on utilise de l’urée ou de la solution azotée, de rechercher des conditions permettant de limiter les pertes par volatilisation, notamment par un enfouissement rapide lorsque cela est possible. En l’absence d’enfouissement, le risque associé à la forme utilisée doit être intégré au choix technique. L’objectif n’est donc pas uniquement de réduire le nombre d’unités achetées, mais d’augmenter la proportion des unités apportées qui pourront effectivement être valorisées par la culture.
Les produits organiques peuvent économiser de l’engrais minéral, mais il faut compter leur valeur réelle
Lisiers, digestats (quand le cahier des charges le permet) et autres matières fertilisantes organiques peuvent fournir une partie de l’azote nécessaire à la pomme de terre et réduire d’autant le besoin de complément minéral. ARVALIS confirme explicitement que des produits tels que les lisiers ou digestats peuvent compenser une partie de l’azote minéral, à condition d’être correctement intégrés au raisonnement. Mais il serait erroné de considérer une tonne ou un mètre cube de produit organique comme une quantité fixe d’azote immédiatement disponible. La composition et la valeur fertilisante varient selon le produit, sa teneur en azote minéral et organique, la période et les modalités d’application. ARVALIS propose d’ailleurs un outil spécifique permettant d’estimer les valeurs N, P, K et Mg et le complément éventuel à apporter. Pour les produits riches en azote minéral, ARVALIS recommande en pomme de terre un positionnement avant plantation dans de bonnes conditions de portance et avec des techniques limitant les pertes par volatilisation, notamment par enfouissement ou, à défaut, par du matériel adapté. Les conditions venteuses, chaudes et sèches augmentent le risque de mauvaise valorisation. L’apport organique doit également être comptabilisé pour les autres éléments qu’il fournit. Remplacer une partie de l’azote minéral sans tenir compte du phosphore ou du potassium simultanément apporté peut conduire à une surfertilisation sur ces éléments.
Phosphore et potassium : surtout ne pas appliquer la logique de l’azote
C’est probablement le point le plus important à ajouter lorsque l’on parle de « réduction des engrais ». Le phosphore et le potassium ne se raisonnent pas de la même manière que l’azote. Leur dynamique dans le sol est davantage pluriannuelle et le raisonnement COMIFER tient compte de plusieurs critères : niveau d’exigence de la culture, teneur du sol, passé récent de fertilisation et restitution ou non des résidus de culture. Or la pomme de terre est classée par le COMIFER parmi les cultures très exigeantes à la fois en phosphore et en potassium. Les seuils utilisés pour décider d’un renforcement de la fertilisation ou d’une éventuelle impasse sont donc plus élevés que pour des cultures moins exigeantes. Cela ne signifie pas qu’un apport de P ou de K doit être systématique quelle que soit la parcelle. Une impasse peut être possible lorsque la teneur du sol, l’historique de fertilisation et la grille COMIFER applicable le permettent. Mais elle ne doit pas être décidée simplement parce que l’engrais est cher. ARVALIS rappelle encore en 2026 que le caractère très exigeant de la pomme de terre vis-à-vis du phosphore laisse relativement peu de latitude pour les impasses par rapport à d’autres grandes cultures. La disponibilité du phosphore constitue en outre une particularité importante : la fraction présente dans la solution du sol est faible et doit être réalimentée à partir de la phase solide. ARVALIS souligne également l’intérêt potentiel du positionnement à proximité des jeunes racines en pomme de terre du fait de sa faible disponibilité dans le sol. Réduire P ou K sans analyse et sans appliquer la méthode de raisonnement appropriée est donc beaucoup plus risqué que réaliser une impasse justifiée par l’état de fertilité de la parcelle.
Et la réglementation ?
En zone vulnérable, le programme d’actions « nitrates » impose que la fertilisation azotée soit fondée sur l’équilibre entre les besoins prévisibles de la culture et toutes les sources d’azote disponibles. Le calcul doit respecter la méthode et les paramètres déterminés par le référentiel régional applicable.
Le plan prévisionnel de fumure et le cahier d’enregistrement des pratiques sont obligatoires dans les conditions prévues par le programme et doivent notamment permettre de retracer les apports réalisés. Le dépassement de la dose prévisionnelle doit être justifié dans les cas prévus par les textes, par exemple grâce à un outil de pilotage reconnu ou à une situation documentée. Au 7 septembre 2026, le cadre national issu du 7e programme d’actions reste applicable. Une concertation préalable relative au projet de 8e programme d’actions national a été décidée en juin 2026 : ce futur programme n’a donc pas encore remplacé le dispositif actuellement en vigueur. Les producteurs doivent néanmoins vérifier leur programme d’actions régional et leur référentiel régional, qui peuvent renforcer ou préciser les règles nationales.
Alors, peut-on réellement réduire les engrais ?
C’est possible, mais pas en appliquant une réduction uniforme.
En azote, les économies les plus sûres viennent d’abord d’une meilleure estimation des besoins et des fournitures du sol, de la prise en compte correcte des produits organiques, d’un positionnement limitant les pertes et, lorsque les conditions le permettent, du fractionnement et du pilotage. Une réduction sous l’optimum technique peut parfois se défendre économiquement, mais les essais montrent que son impact sur le rendement est suffisamment variable pour interdire toute règle forfaitaire. Pour le phosphore et le potassium, la stratégie est différente : la réduction ou l’impasse doit résulter de la fertilité du sol et de la grille de raisonnement COMIFER, particulièrement exigeante pour la pomme de terre. La bonne réduction n’est donc pas celle qui consiste à retirer arbitrairement des kilogrammes d’engrais à l’hectare. C’est celle qui permet de supprimer une unité dont la culture n’a pas besoin ou qu’elle ne pourrait pas correctement valoriser, sans compromettre le rendement, la qualité ou la fertilité future de la parcelle.




